la nourriture et le mangeur de la nourriture

Publié le par Maïna & Étoile

Par certaines techniques de silence intérieur et de prise de conscience, vous pourrez per-
cevoir ce mouvement immense de l’univers – sarvam annam, tout est nourriture, vous y
compris. Vous vous détruisez et vous vous recréez à chaque instant, physiquement, menta-
lement, émotionnellement – et rien n’est perdu. Ce qui vous quitte, ce qui meurt pour vous,
subsiste. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Ce que vous perdez par le
changement sert de nourriture à une autre entité.
Cette perception ne vous est certainement pas accessible immédiatement, sans prépara-
tion, sans l’expérience d’une conscience beaucoup plus affinée de soi-même et de la vie en
soi. Elle est possible dans des conditions d’immobilité, de silence intérieur, en dehors de
toute relation au niveau ordinaire avec quoi que ce soit que nous sentions précisément com-
me un autre que nous. Vous pourriez percevoir comme une certitude que vous êtes cons-
tamment, même quand vous paraissez absolument immobiles, le lieu d’une intense et extra-
ordinaire activité et que ce mouvement de prendre et de donner ou de vous nourrir et de ser-
vir de nourriture est tout le temps à l’œuvre. Mais vous devez au moins pressentir : il doit
s’agir là d’une découverte qui demande certainement une acuité, une finesse d’attention qui
n’est pas encore à ma disposition aujourd’hui.
On s’exerce à tout. On s’exerce au piano, à la natation, au tennis et on s’exerce aussi à la
conscience de ses propres fonctionnements. Et, de même que chaque entraînement de-
mande des conditions annexes, l’exercice de cette conscience de la réalité en vous demande
aussi des conditions annexes ; un joueur de tennis ne peut pas se contenter de faire des bal-
les ; il doit aussi maintenir une certaine hygiène et une certaine forme physique, il pratique
peut-être une gymnastique en chambre quotidienne et il ne peut pas se permettre de boire et
manger inconsidérément ou de sacrifier son sommeil. Il est certain que vous ne pouvez pas
espérer raffiner votre instrument de conscience et de perception intérieure si vous ne mettez
pas tous les atouts dans votre jeu, c’est-à-dire si vous ne transformez pas, dans la mesure où
c’est nécessaire, les autres aspects de votre existence.
Si vous le souhaitez, si vous y êtes destinés par votre propre karma, vous pouvez faire
cette découverte. Dans le silence et l’immobilité, vous sentirez – je vais utiliser un langage
très simple – qu’en permanence l’univers vous nourrit et l’univers se nourrit de vous. Il est
probable que cela serait exprimable dans le vocabulaire rigoureux de différents langages,
qu’un biologiste dirait : « Je crois peut-être comprendre ce dont vous parlez et la vie intime
des cellules révèle que... » ; un physicien : « Je crois peut-être comprendre ce dont vous par-
lez et la vie intime des atomes de votre corps révèle que »... J’ai toujours éprouvé personnel-
lement une réserve devant les comparaisons à bon compte faites entre la science moderne et
le yoga ancien, et l’habitude, en ce genre de matière, des non-scientifiques, non-biologistes
et non-physiciens, de parsemer leurs propos de comparaisons avec la physique en question
comme s’ils avaient le savoir de Planck et d’Einstein... C’est pourquoi, quitte à vous priver de
certains points d’appui, je m’en tiens à un langage plus personnel mais qui a au moins le mé-
rite d’être le langage laborieux avec lequel je tente de vous transmettre une expérience qui a
été et qui est la mienne.
Il ne vous suffira pas de rester deux minutes silencieux et, tournés vers l’intérieur pour
avoir l’expérience de ce double mouvement d’être sans cesse « dévoré » – je suis bien d’accord
avec ce mot – et sans cesse nourri. Encore que nos mécanismes habituels puissent être brus-
quement surpris et que, la première fois que nous tentons une prise de conscience un peu
149
particulière, nous réussissions ; ensuite ces mécanismes reprennent le dessus et, pendant des
semaines ou des mois quand ce n’est pas des années, nous ne retrouvons plus ce qui nous a
été immédiatement révélé. Mais, au moins, nous en gardons le souvenir.
Vous pouvez aussi le comprendre beaucoup plus simplement, sans en avoir la réalisation
intérieure dans un moment de méditation. Regardez comme vous êtes mangés par la vie. Le
langage commun en témoigne aussi – on dit qu’une mère se laisse dévorer par ses enfants, un
médecin par ses malades. Et c’est vrai ! Seulement, vous êtes mangés et vous le refusez, ce
qui vous met en conflit avec vous-mêmes et ne peut pas vous donner la paix. Et, surtout, le
conflit vous maintient toujours à la surface de vous-mêmes. Or ce qui est à découvrir se situe
dans la profondeur et c’est seulement par l’acceptation que vous dévoilerez les grandes réali-
tés de la profondeur. Acceptez, acceptez de vous laisser dévorer et vous vous découvrirez in-
destructibles, inépuisables. Physiquement, il peut y avoir un moment de fatigue. J’ai souvent
entendu dire : « Mâ Anandamayi est fatiguée, elle se repose, on ne peut pas entrer dans sa
chambre pour l’instant. » Ramdas et Swâmiji disparaissaient pendant deux heures l’après-
midi. Dans le relatif, vous avez besoin de vous reconstituer. Votre énergie, d’instant en ins-
tant, a une certaine limite. Mais vous sentirez profondément que vous, rien ne peut vous
dévorer, rien ne peut vous détruire. Vous serez sans crainte, sans conflit, unifiés, et une part
de vous restera à jamais intouchable et intouchée. Si vous essayez de vous protéger, si vous
essayez de sauver ce qui n’a aucune chance de l’être et qui, de toute façon, sera détruit, vous
ne découvrirez jamais la part indestructible de vous-mêmes et vous continuerez à vivre à côté
de la vérité et à côté de ce qui est votre héritage d’humains sur cette planète.
Depuis cinq ans que je vis au Bost, un certain nombre de fois, cela ne vous surprendra
pas, des personnes m’ont fait cette réflexion : « Mais vous allez vous laisser dévorer ! Qua-
torze heures d’activité quotidienne. Tous les gens qui vous écrivent, toute cette demande qui
s’adresse à vous... » Je comprends bien que cette remarque soit venue à l’esprit de plusieurs
d’entre vous qui ne voudraient surtout pas être à ma place. En fait, ce n’est pas vrai. Ce qui,
en moi, peut vraiment dire « je », ce à quoi je peux m’adresser en vous regardant dans les
yeux et en disant vous, ne peut pas être dévoré. C’est seulement au niveau des corps ou des
koshas que ce double mouvement, manger et être mangé, a lieu – pas au plan du témoin, de
la Conscience, de la paix des profondeurs. Pourquoi serait-ce réservé à certains yogis tibé-
tains de vivre cette liturgie dans laquelle on se « donne en pâture » ? Cela peut être votre ex-
périence à tous, expérience libératrice, et non pas douloureuse. Nous sommes ici pour cher-
cher la liberté, pas pour chercher l’amertume et la souffrance. Simplement comment la trou-
ver ? En ne tournant pas le dos aux Lois universelles. Et la grande loi spirituelle, partout
retrouvée, s’exprime ici une fois de plus : « Celui qui veut sauver son âme, la perdra. » Plus
vous voulez garder, plus vous perdez. Plus vous vous donnez, plus vous vous retrouvez.
« C’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie. » C’est en donnant qu’on se sent com-
blé. C’est en se donnant qu’on se trouve vraiment.
Cela n’est pas la compréhension de l’humanité actuelle en général. Je suis prêt à faire la
part des exceptions et je souhaite qu’elles soient les plus nombreuses possibles mais l’erreur
de nos contemporains est saisissante : des êtres qui veulent se trouver mais ne veulent pas se
donner, qui veulent bien se nourrir mais ne veulent pas servir de nourriture et, par consé-
quent, qui sont condamnés à la peur, aux compensations, à la peur et à un déséquilibre per-
pétuel qu’ils essaient toujours mais vainement de rattraper. Donnez-vous, vous êtes sauvés.
Retenez-vous, vous êtes perdus. Vous voyez le lien certain qui existe entre cet enseignement,
150
« donnez-vous », et l’enseignement plus rare des Upanishads, anna et annada, manger et
servir de nourriture. Rappelez-vous le Temps, Kronos, qui dévore ses propres enfants. De
toute façon vous serez dévorés. Employons un langage réaliste, de toute façon, la vie vous
bouffe du matin au soir. Vous vous sentez bouffés par tout et par tous. Oui, c’est la loi uni-
verselle.
Vous pouvez retourner la situation et ce qui vous apparaît comme malheureux vous ap-
paraîtra comme heureux, ce qui vous apparaît comme destruction vous apparaîtra comme
éternité, ce qui vous apparaît comme mort vous apparaîtra comme vie. C’est une totale
conversion intérieure et cette conversion est possible. Je cesse de lutter contre l’univers, je
cesse de lutter contre les lois, je cesse de lutter contre ma vérité la plus profonde, moi qui
suis à la fois Brahma, Vishnu et Shiva. J’adhère, je vais avec.
La question est : Qu’est-ce qui ne se nourrit pas et ne peut pas servir de nourriture ? Ré-
ponse : l’atman. Mais quel sens une réponse comme celle-ci peut-elle avoir pour vous au-
jourd’hui, autre que celui d’une consolation philosophique ? Pourtant, si vous refusez les
idées qui n’ont pas une valeur concrète pour vous dès maintenant, vous vous interdisez de
progresser peu à peu vers cette réalisation et nous ramenons Le Bost à un travail sur les
émotions, qui a certainement son rôle mais qui n’est pas notre vocation particulière. Qu’est-
ce qui ne se nourrit pas – de mille et une façons qui vous échappent aujourd’hui ?
Je parle de ce qui est vrai à un niveau grossier ou physique mais aussi à des niveaux de
plus en plus subtils ou raffinés (pour employer le langage indien). Seul ce qui échappe à ce
double mouvement est votre réalité, le Soi, la nature-de-Bouddha, le Royaume des Cieux,
« le trésor que la rouille ne peut pas détruire et qu’aucun voleur ne peut dérober ». C’est donc
l’extrême pointe de l’être à l’état pur. Et encore, quand nous disons « être », nous entendons
inévitablement « non-être ». Si « je suis », cela exclut « je ne suis pas ». Qu’est-ce qui en vous
aujourd’hui dit : « je suis » ? À la fois le Soi et l’ego, inextricablement mêlés. Ou, si vous pré-
férez, le Soi et le moi. C’est ce qui fait la difficulté du langage. Mais, si vous ne cherchez pas
à saisir d’abord avec votre intelligence ce que vous pouvez comprendre aujourd’hui de ce lan-
gage, vous ne sentirez pas dans quelle direction vous allez ; et comment pouvez-vous pro-
gresser si vous ne savez pas d’où vous venez et vers où vous allez.
Vous pourrez réfléchir longtemps, et personne ne le fera à votre place, au sens d’une pa-
role comme celle-là : « Il ne s’agit pas seulement de donner, il s’agit de se donner, librement
et consciemment. » Qui donne quoi ? Et vous pourrez aussi réfléchir longtemps pour votre
propre compte à cette affirmation que vous êtes un résumé de l’univers entier et que votre
réalité est Brahma-Vishnu-Shiva à l’œuvre.
Commencez par l’expérience qui vous est accessible, vivez-la, et passez à l’étape suivante.

 

Arnaud Desjardins

Publicité

Publié dans Sagesse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article